Portrait de l'artiste

Correspondances

Poème posthume, Tanguy Paschal, jeune ami

Quand les pinceaux furent posés
Quand les voyages furent achevés
Quand la pipe eut laissé refroidir son miel
La grande maison cessa de craquer
Et la nuit enveloppa Zer

Ce n’était pas une nuit noire

C’était une nuit piquée d’étoiles
Dans les bleus ondoyants d’un ciel de Provence

Une nuit vibrante d’insectes
Et de points posés sur la lanterne de l’oeil

Elle avait ses lignes et ses plans
Creusant comme un corail
Les galeries de l’espace

Une nuit fausse
Et qui paraissait vraie
Dans ses feux d’artifice

Une nuit s‘échappant en lavis
Pleine d’effluves de térébenthine
Vers l’éther

Poème posthume son neveu Erick Jonquière

tu es celui de peu
la nuit n’a plus qu’un dos
non dit de grand chemin
ma gloriette de mots
ceux là qui vont par deux
comme un premier dimanche
et nos baisers qui poussent

regarde ici ce bleu
que tu recouvres encore
d’une écume cent fois
la toile sur la planche
qui protège du bord
ma pelote du froid

je suis celui de peu
qui garde au fond des yeux
tes voiles et tes bateaux
dans l’atelier furieux
à ce bon bout de temps
gloriette de pinceaux
ceux là qui vont par deux

comme un dernier dimanche
et nos baisers qui toussent

tu es ce cœur battu
qui assemble les arbres
une petite laine à la mèche du vent
celui d’un rien venu
mais à hauteur d’enfant
qu’on regarde debout
comme ce bois d’antan

je suis celui de peu
la nuit n’a plus qu’un dos

Mot posthume, sa nièce Mathilde Jonquière mosaïste

Oncle Zer,

Je me souviens,  lorsque j’étais petite tu m’as offert une de tes aquarelles à Domont, un bateau qui ressemblait à ceux de papa qui l’emmenait si loin lors de ses voyages.

Extrêmement  touchée, parce que je n’étais qu’une enfant, je scrutais ce bateau dans ses moindres détails, tes coups de crayons, tes touches de pinceaux à l’aquarelle, les transparences et à force de les regarder je me suis jurée qu’un jour je dessinerai comme toi.

Merci de m’avoir guidée et accompagnée dans mes études artistiques. C’est grâce à toi mon entrée à l’Académie Charpentier puis mon intégration à l’Ecole Camondo où j’ai reçu grâce à tes amis professeurs une formation artistique si ardente, si dense et si pleine qui me suit encore aujourd’hui.

Tu me citais souvent l’admiration de tes maîtres comme Vermeer, Corot, Boudin, Monet, Pissaro, Signac, Dufy, De Staël (dernière exposition que nous avons faite ensemble au Havre au Musée Malraux lors des 80 ans de papa).

Tu me décrivais leur acharnement  au travail du moindre détail, du motif, de l’ombre et de la lumière, des interstices, de la matière, de la profondeur et perspective afin de m’apprendre à extraire du  réel  la limpide beauté qui nous entoure et surtout de m’apprendre à comprendre ta peinture.

Toujours chercher, douter, reprendre, refaire et faire, travailler comme si toute création était un brouillon.

Tu m’as appris à être humble dans chacun de mes projets.

Lorsque nous venions te voir avec Serge cette dernière année, tu pensais de nouveau remarcher comme l’innocence d’ un enfant qui n’abandonne jamais pour arriver à ses fins et ta tête était toujours en marche.

Tu nous parlais de ce beau courant artistique qu’était le Bauhaus prônant la synthèse entre les Arts plastiques, l’artisanat et l’industrie qui te tenait tant à cœur dans tes différentes réalisations.

Tu n’as jamais lâché, sans aigreur ni apitoiement sur la vie, parfois ton esprit était dans un au-delà, tu méditais certainement… tu continuais à peindre dans ta tête les belles couleurs du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver grâce à Honorata qui veillait sur toi, ton ange gardien et puis tu es partie sereinement car tu as vécu avec l’amour des tiens.

Merci aussi Oncle Zer pour ta joie de vivre, ta gaieté, ta liberté, ton insolence, ta légèreté, ton insouciance, ton élégance reflets de tes belles toiles que tu nous laisses et qui nous prouve que tu es toujours vivant.

Aujourd’hui chacun de mes projets en mosaïque est accompagné d’ une aquarelle qui me donne un sens et qui m’illumine de ta présence.

Mathilde Jonquière

Mot posthume, sa fille Séverine

Avant tout un grand merci à tous d’être venus, parfois de loin, rendre un dernier hommage à Emmanuel.

C’est une belle assemblée que nous avons là, et qui montre à quel point il était apprécié.

Ces deux dernières années de maladie, Emmanuel les a passé entouré de femmes, petites fées de son quotidien.
Infirmières, aides-soignantes, si dévouées,
Claudia la joyeuse, Nathalie la douce.
Toutes orchestrées par sa femme Honorine, présente jour et nuit à ses côtés.

A elles toutes un grand merci !
Surtout à toi, maman, qui nous a permis de l’accompagner ensemble jusqu’au dernier souffle, avec le petit Simon, dans sa chère maison.

Pourvu que ma voix ne s’étrangle pas sous l’émotion !

Papa ( je suis bien la seule malgré tous tes enfants spirituels à te nommer ainsi ! )
on dit que tout se joue dans la petite enfance.
Je ne suis arrivée que dans la deuxième partie de ta vie, et tu as pris ton rôle de père très au sérieux, tentant au mieux de me transmettre tes valeurs.

Tu m’as offert la richesse d’une enfance insouciante sans faire de moi une enfant gâtée.

De la proximité quotidienne avec la nature,
des découvertes aux quatre coins de la France et de l’Europe,
des rencontres, des amis,
je garde un souvenir ébloui. 

A l’adolescence, deux générations nous séparaient, et, encore peu sûre de moi, j’exerçais mon esprit de contradiction.
Les échanges étaient toniques !
Peut-être en as-tu souffert.
De mon parcours de vie atypique aussi.

Mais grâce à toi, à la force de caractère que tu m’as donné,
grâce à cette enfance heureuse et épanouie,
je suis et resterai une femme de convictions, indépendante et libre, un peu à ton image finalement.

C’est ainsi que tu vivras toujours en moi et, si je m’y prends bien, plus tard en ton petit fils Simon.

Séverine Jonquière